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« Le sport doit réapprendre aux Français le plaisir de bouger »

Sport Stratégies : Dans l’une de vos récentes tribunes publiées chez nos confrères de Libération, vous insistez sur la nécessité de rendre la transition écologique désirable. Le sport sait déjà produire du désir, de l’émotion et de l’identification : comment peut-il mettre cette puissance narrative au service de comportements plus durables, sans tomber dans le discours moralisateur ?

Stein-van Oosteren : Le sport produit du désir, mais comment ? Qu’est-ce qui rend le sport si désirable ? Je pense que c’est le fait que le sport nous rappelle quelque chose que la modernité nous a fait oublier : bouger est agréable. Faire du sport, ce n’est pas se faire du mal, au contraire. C’est se réveiller et se libérer de l’engourdissement musculaire que la société du confort nous impose. On nous a fait croire que faire un effort n’est pas agréable ni cool. Utiliser ses pieds et ses muscles pour aller au travail, ce serait le sort d’un loser. Le bonheur, selon la publicité, ce serait ne plus bouger du tout, ni même vos doigts, pendant que des robots déplacent votre corps (voiture), le font monter les étages (ascenseur) et cuisinent votre repas (livraison express). Alors que la vérité est tout autre: l’effort rend heureux.

La bonne nouvelle est que le moindre muscle que vous utilisiez – même le clignement de vos paupières – vous apporte une sensation de bien-être car il vous rappelle que vous êtes en vie. Il vous fait sentir littéralement que vous allez bien ! Le bien-être, pour un corps humain, c’est bouger, respirer, mâcher, marcher, courir, pousser et sauter et ce, dès le moment de notre naissance. Pourquoi faut-il que nous soyons en vacances pour le découvrir et le payer si cher en plus ? Pourquoi ne pas être en vacances 365 jours par an en prenant le vélo pour aller au travail, même 20 km par jour ? Depuis dix ans je ne prends plus l’ascenseur alors que je travaille au 5ième étage. C’est une petite habitude à prendre. Jamais je ne me suis senti aussi bien. Et surtout : jamais je n’ai rencontré autant de monde dans mon entreprise en évitant l’ascenseur, cet SUV qu’on utilise sans réfléchir pour faire 6 ou 9 mètres.

Vous m’avez compris, c’est ce narratif que le sport doit faire connaître : n’attendez pas le club de sport pour bouger et aller dehors. L’activité physique quotidienne est non seulement le minimum vital prescrit par l’OMS, mais c’est aussi ce qui nous définit en tant qu’humain. Célébrez cette joie d’exister à travers chacun de vos gestes, faites-vous plaisir !

Le sport est souvent présenté comme un formidable outil de mobilisation, mais son modèle repose encore largement sur les déplacements, les infrastructures, les équipements et les grands événements. Peut-il réellement être un moteur de transition sans remettre en cause certaines de ses habitudes économiques ?

Bien sûr. Le sport n’est pas qu’un ensemble de composantes logistiques, c’est avant tout une communauté humaine. Le potentiel de transition du sport est situé dans cette communauté-là, qui peut être motivée à modifier son comportement. Les évènements sportifs sont souvent synonymes de grands déplacements automobiles. Les parkings débordent et beaucoup viennent tout seuls en voiture, et tout le monde trouve cela normal. Ces compétitions mériteraient de grandes campagnes de covoiturage voire de « covélo » qui multiplierait l’aspect convivial de ces évènements. Je verrais bien aussi la communauté des cyclosportifs devenir une communauté de vélotafeurs, et le vélo sport générer ainsi du vélo TRAN-sport massivement.

Cette diffusion du plaisir de bouger pourra aussi toucher le domaine du tourisme. En 2019 j’ai effectué mon premier voyage à vélo en ralliant Notre-Dame de Paris au Mont Saint-Michel en utilisant mon vélo hollandais de base, mon moyen de locomotion du quotidien. Depuis, aller à mon travail, c’est peu comme aller en vacances. Ce qui m’a toujours fasciné en France, c’est qu’en faisant 16 km de « vélotaf » par jour à vélo on me qualifié de « sportif » voire de « héros », alors que je considère que je fais le stricte minimum pour rester en bonne santé. En mobilisant la communauté sportive sur ces aspects-là on pourra faire évoluer les mentalités bien au-delà du terrain de sport.

Vous défendez une approche fondée sur l’action plutôt que sur la culpabilisation. Comment convaincre les acteurs du sport — clubs, fédérations, collectivités, organisateurs et sponsors — d’agir lorsque les solutions écologiques peuvent sembler plus coûteuses, plus contraignantes ou moins spectaculaires ?

Les solutions écologiques permettent d’économiser de l’argent et des nuisances. Pensez au course de Formule 1 à Zandvoort, aux Pays-Bas, qui attire chaque année 100.000 visiteurs sur trois jours. En 2021, l’organisation de cette course automobile très polluante a décidé de motiver les visiteurs à ne plus venir en voiture individuelle. Elle y est parvenue, notamment en mettant à disposition des milliers de vélos aux visiteurs. 37% des visiteurs sont venus à vélo et 97% sont venus en transport durable !

Il y a de nombreuses autres mesures pour apaiser le trafic dans une ville qui ne coûtent pas cher. Les associations et collectivités ont intérêt à les appuyer pour protéger la sécurité et le bien-être de leurs adhérents. On peut réduire la vitesse à 30 km/h, ce qui devraient être la norme dans toutes les villes françaises car ça évite beaucoup de morts et de pollution. Ou changer le plan de circulation en coupant le transit à l’intérieur des quartiers. Cela dynamise la vie locale et réduit l’usage de la voiture. On peut aussi créer des rues aux écoles en piétonnisant les tronçons de rue qui passent devant une école. Ce sont des mesures révolutionnaires mais peu coûteuses, qui créent immédiatement du bien-être dans le ville.

Le vélo est à la fois un moyen de transport, un loisir et une pratique sportive. Pourquoi les politiques publiques continuent-elles, selon vous, à traiter séparément mobilité, sport et aménagement du territoire, alors que ces sujets sont intimement liés ?

Parce que dans l’esprit français le vélo est catégorisé comme un sport au lieu d’un TRAN-sport. Une illustration : pour un Français le mot « cycliste » évoquera spontanément un homme de 30 à 40 ans sur un vélo de course, alors que pour un Néerlandais ce mot évoque une personne sur un vélo – un enfant ou un adulte – en train d’aller à l’école, au travail, à un ami… C’est étrange, car quand je vous dis « voiture », pensez-vous d’abord à une voiture de Formule 1 ? Bien sûr que non. Voilà la réussite de l’industrie automobile. Elle a réussi à conquérir l’imaginaire des Français en matière de déplacements au détriment du vélo, qui est considéré comme un loisir, un hobby voire comme un jouet.

Combien de fois ai-je entendu un décideur me dire, quand je voulais lui parler du vélo : « Ah oui, le Tour de France, j’aime beaucoup moi aussi ! ». Cette référence au Tour de France est catastrophique, car elle montre pourquoi les mobilités actives (marche et vélo) sont sous-exploitées : on pense qu’il s’agit de la course du dimanche au lieu d’une mobilité majeure et structurante. Ce biais néfaste se répercute dans les services publics : beaucoup de collectivités ont une Direction de la Voirie et une Direction des Mobilités Actives. La conséquence de cette séparation est terrible. Pendant que la première dessine nos rues confortablement pour la voiture, la deuxième récupère les miettes et doit tenter d’y accommoder les cyclistes et les piétons, qui finissent pas se détester rapidement. Si les Français sont si attachés à la voiture, ce n’est pas parce qu’ils n’aiment pas bouger, mais parce qu’on leur fabrique des rues qui ne donnent pas envie de marcher et de pédaler.

Le sponsoring sportif finance une partie importante de l’écosystème, mais certains partenaires appartiennent à des secteurs fortement émetteurs ou controversés. Le sport doit-il revoir ses critères de partenariat, et jusqu’où peut aller la responsabilité des ayants droit dans le choix de leurs sponsors ?

C’est une évidence. Le sport n’est pas qu’une simple activité de loisir ou de compétition innocente, c’est un moyen très puissant de véhiculer des valeurs. C’est un domaine particulier où les humains sont en quelque sorte libéré du carcan de la société pour célébrer certaines valeurs : l’égalité des humains sur le terrain, la solidarité entre eux, l’intégrité qui interdit de se doper et le dépassement de soi. Il est impensable que cette belle expression de valeurs soit financée – donc portée – par une entreprise qui contribue directement à la destruction de notre écosystème.

La responsabilité des organisations sportives est totale : en choisissant un sponsor qui fait mal à la planète, elles y contribuent aussi. Il ne faut pas se voiler la face, le sport est hautement politique. L’irruption d’activistes sur un terrain de sport pour défendre une cause peut agacer certains, mais ça fait partie des risques quand on vit en société. Si cela vous agace je vous conseille d’agir vous-même, par exemple en vous engageant au sein du mouvement Fossile Free Football, qui lutte pour libérer le foot des sponsors qui détruisent notre Terre.

Les grands événements cherchent de plus en plus à afficher leur sobriété : mobilité douce, réduction des déchets, réemploi, compensation carbone. Comment distinguer une transformation réelle d’un simple habillage de communication — autrement dit, comment éviter que la transition ne devienne un nouveau récit marketing ?

Il faut mesurer objectivement la pollution des évènements, les comparer et communiquer sur ce benchmarking. Des méthodes existent, comme Planet Positive Event,  et des entreprises et plate-formes spécialisées comme Sami et Zei. Pour que ce benchmarking soit équitable et légitime, l’Etat a un rôle important à jouer en tant qu’arbitre neutre. Il a fait un pas dans ce sens en lançant la plate-forme numérique « Evènement Sportif Durable », sauf qu’elle ne contient que des outils de mesure au lieu d’un palmarès des évènements les plus polluants. C’est donc aux ONG et à la presse de présenter ce baromètre et de montrer quels évènements ne respectent pas des valeurs de durabilité, comme le fait le média Bonpote. Pour que ce message porte il est essentiel que vous et moi communiquiez aussi sur ces faits via les réseaux sociaux, mais aussi en boycottant l’évènement et les produits des sponsors polluants. Le pouvoir du consommateur et de l’internaute est énorme. A titre d’illustration, ce sont ces messages citoyens qui ont obligé le géant de la fast fashion Shein de quitter le BHV à Paris.

Vous êtes à la fois observateur, militant et acteur du débat public. Quelle mesure concrète, immédiatement applicable dans le sport français, aurait selon vous le meilleur rapport entre impact écologique, coût et acceptabilité ?

La notoriété extrême des icônes comme Kylian Mbappé (136 millions de followers sur Instagram) leur donne une responsabilité énorme. Cette responsabilité est actuellement très mal utilisée, car Mbappé se moque ouvertement dans la presse du fait de prendre l’avion pour couvrir des petites distances en France. Il se fait même photographier allongé sur un lit dans un avion, ce qui donne une image néfaste aux millions de jeunes qui le suivent et l’adorent. Une mesure simple et efficace serait que les clubs mettent un coach éthique à disposition de ces joueurs pour les aider à utiliser leur influence d’une manière constructive et digne. J’ai tenté moi-même de lui proposer de se rendre à son entraînement à vélo et de communiquer sur ce choix. Je suis sûr que s’il le faisait, il créerait instantanément des millions de nouveaux cyclistes. Cela ne coûterait rien en plus. Peut-être que certains cyclistes qui se rendent à leur piste en voiture avec leur vélo envisageraient d’y aller directement à vélo. Ce serait un changement énorme !

Propos recueillis par Alain Jouve

Stein-van Oosteren a publié de nombreux ouvrages, dont « Pourquoi pas le vélo ? » et « Désir d’agir : Comment déclencher la transition écologique » chez Ecosociété.

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